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Tech and the inverse Beauty privilege

12/04/202612 min de lectureValentine Nguemne

"Bonjour, je m'appelle Valentine et je suis le développeur principal sur ce projet"

Un petit coup d'œil rapide dans la salle de conférence et j'y aperçus des regards tantôt émerveillés, tantôt dubitatifs. J'esquissais alors un sourire et repris ma présentation.

Yaoundé, Cameroun, 2018. Je suis alors, en tant que développeur fullstack pour le consultant, sur un projet de digitalisation des processus métiers pour une opération conjointe entre 3 ministères de la place.

Ce jour-là j'arrive en réunion de clarification des besoins additionnels avec Steve (nom d'emprunt), mon stagiaire. Steve, étudiant de 4e année en sciences informatiques dans un établissement supérieur de la place, est avec nous dans le cadre d'un stage académique afin de valider son année. C'est un jeune à la carrure imposante, à l'allure légèrement négligée, sérieux et ténébreux. Il a l'allure de ce qu'on appelle communément dans ces milieux-là, un expert ! Et Steve m'appelle affectueusement, Sensei !

À notre arrivée, j'entre dans la salle de conf en premier, choisis une place stratégique et m'assois. J'ai une prise de courant tout près, le projecteur à portée. Le président de séance sera normalement en bout de table. D'ici, il pourra m'entendre parfaitement et surtout, je pourrai mieux prendre les notes de ses retours. Assise, je fais un signe de la tête, Steve prend la place à ma gauche.

Mon ordi sorti du sac, écran noir de SublimeText (Oui, c'est le meilleur éditeur de la terre peu importe ce que vous allez me dire) allumé, et hop, j'ai déjà la tête dans du php.

Fort heureusement — ou pas — tout le monde n'est pas là, plus principalement le chef/président de séance. Donc je peux me permettre de fixer un dernier bug en production, c'est-à-dire en éditant directement le fichier list.php sur le serveur ! (Je sais ce que vous pensez, mais sachez que c'était la douce époque de FileZilla. On ne juge pas !)

Oh je vous ai pas dit ! Fidèle à moi-même, ongles bien faits, couleurs raccord avec ma tenue (because why not ?), perchée sur 6 ou 7 cm de sandales hautes, ma silhouette est bien mise en valeur dans mon mini kaba de soutenance (hahaha) ; make-up on fleek avec ce que vous pouvez imaginer comme rendu sur le regard.

On est assis, le chef arrive en salle — enfin — s'installe et lance la séance. Très rapidement on passe par l'état des lieux, les préoccupations et les objectifs de la séance, que je note jalousement. Puis il est temps pour l'équipe du consultant de présenter les changements récents et la compréhension du besoin. La parole est alors passée à "Mr le représentant du consultant qui est venu avec sa collègue". Oui, vous avez bien lu ! "Monsieur". Le micro est bien évidemment passé à Steve qui, d'un air gêné me regarde et dit "C'est pour vous, boss". Je souris, je prends le micro et lui fais signe d'assurer la navigation du powerpoint pendant que je présente. J'avoue, le fait que j'ai passé tout le début à prendre des notes n'a certainement pas joué en sa faveur — il avait dû y voir la secrétaire… J'imagine !

Donc je prends le micro et me présente. Au vu des réactions des uns et des autres, je comprends que je vais devoir coder en live dans cette salle pour prouver que c'est moi qui ai codé ça !

…Mais nooon ! Je vous fais marcher ! J'ai suivi ce qui était prévu pour la présentation et tout s'est bien passé. On ne va pas m'influencer avec si peu !

Des récits comme celui-ci, je peux vous en faire une dizaine facilement. De mon vécu ou des nombreuses fois où j'en ai été témoin concernant une autre personne. Que ce soit de mon arrivée dans une boîte où les devs présents m'ont traitée d'"Ana Montana" qui viendrait les ralentir, de la question qui m'a été ouvertement posée de savoir si j'étais chef d'équipe parce que mon patron veut promouvoir le leadership féminin, ou d'une expérience plus récente avec des auditeurs qui n'en revenaient pas que je rentre le soir avec eux, travaille de nuit sur leurs retours et le lendemain les trouve déjà en salle de conférence, avec la mise en beauté toujours au top… Et ces remarques lancées ça et là à coups de "Woauh ! On ne dirait pas !", "Tu es sûre ? Parce que quand on te voit..", etc…

Définissons les concepts

Le beauty privilege — ou privilège de la beauté — désigne le fait qu'on attribue plus facilement des qualités intellectuelles, des opportunités et de l'indulgence aux personnes considérées comme attirantes. Et l'attirance ici ne se limite pas aux traits physiques — la manière dont on se présente, dont on se vêt, en fait pleinement partie. ¹

En milieu professionnel et dans la société en général, se vêtir selon les codes attendus jouerait donc en sa faveur. Mais dans la tech, les choses semblent fonctionner différemment. Ce qui soulève la question : ces codes sont-ils inversés ?

Je m'explique.

Pendant que dans toutes les autres disciplines, on encourage les gens à se mettre sous leur meilleur jour afin de maximiser leurs chances, il semblerait que dans la tech, la règle soit plutôt de paraître le plus débraillé possible pour être digne qu'on lui confie la charge de la salle serveur dans une boîte !

L'enquête — ou pas !

Quand j'ai entrepris de coucher ces réflexions sur papier, j'ai mené une petite enquête empirique auprès de quelques professionnels à Douala. Petite précision : rien de scientifique ici, juste des échanges francs — vous pouvez donc avoir des vécus totalement contradictoires. Voici ce qui en est ressorti.

Le constat

De nos échanges, il est apparu que :

C'est un fait !

On juge clairement un développeur par son port de sweat à capuche hahaha. Plus sérieusement, les personnes interrogées étaient toutes unanimes sur le fait qu'en dehors des contextes exceptionnels ou des entreprises avec un dress code, les professionnels de la tech pour eux, c'est des personnes qui ne font pas d'effort particulier pour leur apparence.

"Dans tout l'immeuble où je travaille, il y a une seule entreprise tech et ses employés se démarquent clairement par leurs tenues de basique à casual. Pas besoin de dire, on sait quand la personne qui vient d'entrer y va ou bien dans une autre boîte."J, Developer

"Pour moi, ayant été dans des boîtes financières où le dress code est assez strict, mon constat est que c'est des gens toujours en polo jeans ou pantalon en toile quand ils font des efforts."Mme F, DRH

Lui, il doit sûrement être le patron !

Quand ils ont affaire à une personne tech à l'apparence soignée, ils pensent systématiquement que soit c'est une personne plus dans un rôle de gestion (et donc pas du code ou autre), le ceo-founder, ou alors une personne senior déjà dans un poste de leadership. Pour eux, s'il s'agit d'un jeune profil, ils auront du mal à croire que cette personne se donne sérieusement à son travail si elle prend du temps pour soigner son apparence.

"Je me dirais sûrement que c'est une personne dans la gestion de projet ou autre, mais pas un développeur."Prisca, Senior Software Analyst

"Pour moi, ça ne fait sens que si c'est un senior, je me dis que la personne a déjà eu assez d'expérience et se concentre maintenant plus sur le management."Adonis, Senior Fullstack Engineer & Tech Founder

Les causes

Selon mes interlocuteurs, plusieurs causes ont été évoquées :

Le code social, l'imaginaire populaire

Sûrement véhiculé par les stéréotypes du cinéma ?

"C'est le prototype que le métier exige."Gaby

"Depuis l'école, nos enseignants charriaient déjà certains camarades sur la question : Tu vas coder comment si tu prends tout le temps pour te maquiller comme ça ?"Tatiana, QA Analyst

Le côté pratique

L'esprit est pris dans le code, pas le temps de s'apprêter.

"On sort tard, on rentre tard, on n'a pas vraiment le temps de chercher à trop s'habiller, le premier vêtement qu'on trouve, on porte."Jane, Blockchain Dev

Pas de nécessité

On est en back office donc pas besoin ou envie de trop y prêter attention. C'est normal et assumé.

"Quand je m'habille souvent de manière négligée et que quelqu'un me pose la question, je lui dis fièrement que je suis un dev donc c'est normal."Dimitri, Web Dev

Embrasser le stéréotype

Le besoin de se fondre dans la masse pour éviter des remarques et éventuelles discriminations dans l'attribution des tâches.

"De fois, je suis obligée de rester travailler très tard pour prouver que je sais charbonner, même si j'ai fini mes tâches tôt et que franchement y'avait rien de bien compliqué."ADev, Senior Backend Engineer

Deep dive...

Il y a cette règle tacite qui veut que dans le métier, l'on soit accro au travail et que l'on travaille à pas d'heure.

"Il avait dit, mais si tu as déjà 2 enfants et un mari, avec toutes ces responsabilités, comment tu pourras conjuguer avec le travail ici ?"Prisca, Senior Software Analyst

Une affaire d'exigence ce métier ?

"Un développeur sans lunettes, je ne lui ferai pas confiance. Parce que comment justifier qu'il travaille longtemps derrière un ordinateur si ses yeux ne sont pas impactés ?"Charly, Responsable de commerciaux en Asset Management

"Ce sont des esprits créatifs, donc ils peuvent être extravagants. C'est quelque chose qui se comprend."Daniel, Auditeur financier

Les conséquences

Des pertes d'opportunités

"J'ai un jour été recalée lors d'un entretien parce que j'étais trop bien apprêtée. La recruteuse m'avait fait le retour elle-même. Pourtant c'est l'école qui nous avait recommandé de nous vêtir ainsi pour paraître plus sérieux."Mathilde, Junior Data Analyst, Yde

"J'ai failli ne pas être retenue car le tech Lead qui m'interviewait doutait que je puisse assumer mon rôle, au vu de mon accoutrement qui laissait transparaître que j'étais une femme responsable avec des responsabilités. Il était encore plus outré que je ne porte pas un sac à dos mais plutôt un petit sac à main le jour de l'entretien : "Où mets-tu ton ordi ?" m'a-t-il demandé."Prisca, Senior Software Analyst

Des manques d'opportunité de progrès professionnel

"Mon team lead ne me donnait que des tâches légères, bien loin de mes compétences. Quand je lui ai posé la question, il m'a dit qu'il ne souhaitait pas "me déranger avec" car c'était "trop complexe" et je suis "trop belle pour souffrir" ! Des tâches pourtant sur mon job desc."Marie, Security engineer

Mais du positif aussi finalement !

"La plupart du temps, sur mon apparence seule, on me prend directement pour le CEO. Cela a souvent joué en ma faveur pour négocier de bons contrats pour l'entreprise."Fabrice, Senior Software Engineer, Yde

Des enquêtes réelles sur le sujet, je n'en ai pas trouvé pour le moment. Si vous en connaissez, proposez-les-moi en commentaire.

Au-delà du jugement : une question de bien-être

Il est vrai qu'on peut vouloir se questionner sur la pertinence de s'intéresser à l'apparence alors que, comme on dit souvent, le plus important c'est que le travail soit fait.

Eh bien, il se trouve que prendre soin de son apparence est tout sauf superflu : c'est du soin de soi. Et dans notre métier — celui où on glorifie le café en perfusion, les nuits blanches et le sandwich avalé en deux minutes parce qu'on "n'a pas le temps" — le soin de soi n'est clairement pas un détail anodin.

La recherche le confirme d'ailleurs : se sentir bien dans son apparence libère de la dopamine et de la sérotonine, réduit le stress et améliore la satisfaction de vie. ² Autrement dit, se regarder dans le miroir le matin et se sentir bien, ça rend heureux. Et quelqu'un d'heureux travaille mieux — meilleures capacités cognitives, meilleure concentration, meilleure productivité. ³ À l'inverse, négliger ce soin, comme négliger son alimentation ou son sommeil, c'est le chemin le plus direct vers le burnout. ⁴

Au-delà de ça, il ne faut pas oublier que, dans notre écosystème jeune en pleine croissance, on ne peut pas tous rester pour toujours dans le back office. Très vite, on est appelé à lancer nos propres boîtes ou obtenir des postes à responsabilité dans nos diverses entreprises, devenir associés et/ou interlocuteurs de partenaires internationaux. Et quoi de mieux que notre apparence pour convaincre les partenaires extérieurs ? Prenez le cas de Fabrice par exemple, c'est une preuve vivante. Travailler son apparence tôt, c'est aussi travailler son leadership avant même d'en avoir le titre.

Et pour les recruteurs et employeurs, il faudrait comprendre que les employés tech ne sont pas faits pour mourir dans des salles serveurs. Se présenter bien n'a rien à voir avec l'engagement ou les performances. Au contraire — favoriser le bien-être de ses équipes, intérieur comme extérieur, c'est un investissement. Pas une concession.

L'angle genre

J'aurais pu envisager la question sous un angle exclusivement sexiste et misogyne. Et pour cause — même sans que je leur aie demandé explicitement, les réponses ont fini par converger : le biais est plus prononcé quand la personne en face est une femme.

On peut donc affirmer que cet effet halo inverse est bien réel dans notre écosystème. Il pourrait avoir l'air d'être un problème négligeable, mais malheureusement, comme dans bien des situations professionnelles, les femmes sont les plus susceptibles d'y être exposées et celles qui en pâtissent au quotidien. — On y reviendra.

"J'avoue que mon biais est plus prononcé quand c'est une fille : plus elle se présente bien, moins je la prends au sérieux."Dimitri, Web Dev

"Je me dirais intérieurement que de toutes façons, il y a les IAs donc elle n'aura même pas besoin de beaucoup écrire du code hahah."Adonis, Senior Fullstack Engineer & Tech Founder

Je ne suis pas en reste...

Moi-même je me souviens de la première fois que j'avais rencontré Stephan (nom d'emprunt) au DevFest Douala. Costume près du corps, chemise, cravate bleue, il avait été au bureau en matinée, ce qui justifiait son accoutrement peu commun. Stephan était alors Ingénieur junior dans une banque de la place. Je vous assure que j'ai marqué un recul de surprise quand il nous a parlé des projets sur lesquels il travaillait en ce moment. Inconsciemment dans mon imaginaire, j'avais intériorisé que c'était sûrement de l'installation d'antivirus et de la maintenance de logiciels propriétaires que les employés tech des banques faisaient, étant donné qu'ils étaient toujours vêtus en corporate. Ça alors ! Le simple fait d'en parler ici me fait réaliser à quel point j'étais aveugle sur mes propres biais !

Et maintenant ?

"Rien ! Je ne vois pas ce qui pourrait changer la façon dont je vois ça."Jane, Blockchain Dev

Tout comme Jane, pour beaucoup, un dev trop apprêté semblera toujours bizarre, et ils ne peuvent — ni ne veulent — modifier cela.

C'est peut-être là la vraie réalité de la chose — les mentalités ne changent pas par décret. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire.

Ce sont là les pistes que mes interlocuteurs ont suggérées :

  1. Les personnes qui soignent leur apparence doivent le revendiquer fièrement, briller dans le code autant que dans leur costume. Ceci aura pour effet de normaliser cet état des choses et de dissuader des jeunes de se "travestir" en geek pour cultiver leur crédibilité.

  2. Si vous êtes recruteur ou dans n'importe quel contexte socio-professionnel propice à ce genre de jugement, engagez la conversation professionnelle avec la personne avant d'émettre un avis.

"J'ai déjà eu un à priori sur une jeune personne venue pour le stage mais après une discussion avec elle, mon appréhension a très vite été balayée. Je recommande à tous d'avoir une vraie conversation avant de se fixer une idée."Adonis, Senior Fullstack Engineer & Tech Founder

  1. Si vous avez une personne apprêtée dans votre équipe, ne lui donnez pas les tâches jugées "légères" par défaut, sous prétexte que vous ne la voyez pas faire la base de données.

Pour ma part, je ne pense pas qu'il faille choisir entre être soi et être pris au sérieux. Ces deux choses ne sont pas incompatibles — elles ne devraient jamais l'avoir été.

"En somme, en contexte professionnel, la compétence doit toujours primer sur l'apparence physique."Gaby

Quoique d'aucuns pensent qu'il faille se conformer, la chose normale devrait être de pouvoir être soi et exercer son métier en bénéficiant de tous ses leviers — sans avoir à prouver quoi que ce soit. La réalité, c'est que je peux tout à fait accomplir ma tâche sans avoir l'air d'un zombie dopé à la caféine, même si dans les faits je n'ai pas dormi.

Question pour vous

Mais vous alors, dites-moi : Est-ce que vous avez déjà été victime ?

Question pour vous

Raté une opportunité parce que vous n'étiez pas habillé comme on l'attendait de vous ?

Question pour vous

Est-ce que vous avez déjà été l'auteur de ces à priori vis-à-vis d'une autre personne ?


¹ Privilège de la beauté — Wikipedia² Echowave.org³ AtlassianWake Forest University

Question pour vous

Mais vous alors, dites-moi : Est-ce que vous avez déjà été victime ?

Question pour vous

Raté une opportunité parce que vous n'étiez pas habillé comme on l'attendait de vous ?

Question pour vous

Est-ce que vous avez déjà été l'auteur de ces à priori vis-à-vis d'une autre personne ?

Valentine Nguemne

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